jeudi 10 décembre 2015

L’escroc du coeur et autres histoires

Sept histoires singulières, poétiques et humoristiques qui nous entraînent dans des registres aussi variés qu’inattendus: un homme de coeur au surprenant talent culinaire, une chèvre philosophe, un écrivain mûr pour la course à pied, un conducteur de la nuit aveuglé par le stress, et autres situations cocasses.

Derrière des apparences trompeuses, chacune de ces histoires tient en fait beaucoup de la fable philosophique. Dans ce petit recueil de nouvelles, Françoise Réveillet nous invite avant tout à nous laisser surprendre, et à porter un regard à la fois tendre et impertinent sur la vie.

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Une histoire de ce livre à découvrir : La huitième chèvre de M. Seguin

Tout le monde se souvient de la fin tragique des sept chèvres de M. Seguin, à cause de leur trop grand désir de liberté. Les six premières ont été victimes de leur insouciance excessive et la Blanquette, sa septième chèvre, pourtant dressée dès son plus jeune âge à vivre attachée à son piquet, n’a pas pu, elle aussi, résister à l’appel de la montagne. Fort de ces malheureuses expériences, M. Seguin ne veut pas remplacer La Blanquette.

Son voisin, le voyant déprimer de jour en jour depuis trois saisons, décide de lui offrir une de ses chevrettes mise bas la veille. Absolument charmante. Loulette a l’air si intelligent avec ses yeux cerclés de noir et son pelage tout blanc ! Malgré la promesse qu’il s’était faite, M. Seguin est immédiatement séduit par la chevrette. Sans délai, il l’installe dans l’enclos, prenant soin cette fois-ci de bien l’attacher à son piquet.

Loulette se montre d’une gentillesse et d’une curiosité sans égal sur tout ce qui l’entoure. Elle a une passion : la lecture. M. Seguin s’étonne tout d’abord de ce phénomène. Puis, la voyant heureuse et toujours de bonne humeur, il finit par se féliciter d’avoir une chèvre qui préfère s’évader avec sa tête plutôt qu’avec ses pattes. Chaque semaine, il l’approvisionne de livres de philosophie, de psychologie, de romans policiers, de livres d’art, enfin de tout ce qui lui tombe sous la main, car tel est le désir de Loulette. Avide de connaissances, d’idées nouvelles, et d’une vision plus éclairée sur le monde, Loulette dévore littéralement tout ce qu’il lui apporte.

« Toi, ma Loulette, songes-tu à me quitter ? lui demande-t-il de temps en temps pour dissiper ses inquiétudes.

- Oh non, je suis trop bien ici, j’ai tout ce qu’il me faut. Vous me traitez avec égard. Grâce aux livres que vous m’offrez, je suis libre d’esprit et je connais bien plus de choses sur le monde que si je gambadais dans la montagne.

- Comme tu me fais plaisir Loulette en me disant cela. A présent, y aurait-il autre chose que tu désirerais?

- Oh oui, lui répond-elle après un temps de réflexion. J’aimerais que vous allongiez ma corde, car je n’arrive plus à atteindre facilement tous mes livres. J’en ai accumulé beaucoup. Vous savez à quel point ils sont précieux pour moi. »

M. Seguin s’empresse de répondre à son souhait.

Les mois d’hiver passent. Loulette continue sa lecture assidue. Pour la première fois, M. Seguin vit paisiblement en compagnie de sa chèvre. Il est aujourd’hui complètement rassuré sur sa conduite, si bien qu’un matin de printemps, il propose à Loulette de la détacher, certain cette fois-ci qu’elle ne cherchera pas à s’évader. Et d’ailleurs, elle n’en profite guère. Elle va et vient dans son enclos, change de position pour sa lecture. C’est tout.

Sur la montagne d’en face, un observateur aux yeux perçants s’étonne à son tour de l’étrange comportement de cette chèvre. À la nuit tombée, le loup se décide enfin à venir la voir dans son enclos. Il s’avance jusqu’à la barrière et apercevant la chèvre sagement étendue devant une pile de livres, l’apostrophe en se moquant d’elle :

« Qu’est-ce que tu fais avec toute cette paperasse ? N’as-tu pas mieux à faire, gambader dans les sous-bois par exemple ?

- Chut ! Je suis en train de réfléchir sur le principe du déterminisme universel.

- Quoi ? Mais de quoi me parles-tu ? balbutie-t-il, dérouté par sa réponse.

- Un principe selon lequel il existe un ordre constant dans la nature ; des lois régissent les phénomènes tous liés entre eux…

Agacé, le loup lui coupe brutalement la parole :

- Mais je ne comprends rien à ce que tu me dis !

- Si tu veux, je peux te prêter mon livre, lui répond-elle en souriant. J’aimerais tant pouvoir discuter de mes lectures avec quelqu’un ! »

Le loup est si surpris par les propos de cette chèvre qu’il ne songe même pas à la manger. Ne sachant que lui répondre, il préfère s’éloigner en silence dans la profondeur du bois.

Sur le chemin du retour et toute la journée du lendemain, il pense à cette chèvre, essaie de se rappeler ce qu’elle lui a dit lors de leur rencontre. De quoi lui parlait-elle exactement, des « terres minismes ? ». Intrigué, il décide d’y retourner la nuit suivante. Dès que le jour s’éteint, il file en direction de l’enclos. Loulette, plongée dans sa lecture, ne l’entend pas. Puis, devinant une présence, elle se retourne et, le reconnaissant, lui sourit.

« Alors, cher voisin, mes lectures ont l’air de t’intéresser aujourd’hui ! Moi, c’est Loulette, et toi, comment t’appelles-tu ?

- Euh… Je n’ai pas de nom, lui répond-il nerveux.

- Eh bien, que penses-tu d’Ulysse, comme le héros grec connu pour son intelligence rusée. Ça te plaît ?

- Oui, oui ! » dit le loup, très fier de cette comparaison, même s’il n’a aucune idée de ce que peut être un héros, qui plus est grec !

La vérité est qu’il ne comprend pas grand-chose à ce que lui dit Loulette, mais il est séduit par son immense savoir. Comment a-t-il pu passer à côté de tant de choses ? Dès lors, chaque nuit il la rejoint, s’assoit à côté d’elle et l’écoute. Elle lui apprend même à lire.

Le loup commence à changer toutes ses habitudes. Il dort pendant la journée, broute de l’herbe, ne s’attaque plus à ses proies habituelles. Une seule chose l’intéresse : découvrir chaque nuit avec Loulette de nouvelles connaissances. Nuit après nuit, il progresse dans l’apprentissage de la lecture. Le matin où il repart avec un livre dans la gueule pour le lire seul marque sa première grande victoire.

Une nuit de pleine lune, M. Seguin, n’arrivant pas à trouver le sommeil, se met à faire les cent pas devant sa maison. C’est alors qu’il aperçoit au loin une silhouette à côté de Loulette. Son sang ne fait qu’un tour. Il saisit immédiatement son fusil. Puis accourant vers l’enclos, il découvre une bien curieuse scène : Loulette en grande conversation avec un loup, au milieu d’un amoncellement de livres. Furieux, il tire en l’air pour faire fuir le loup. Devant l’irruption soudaine et violente de M. Seguin, les deux complices rassemblent en toute hâte leurs livres cultes, laissant les autres à terre, et détalent en direction de la montagne.

L’histoire ne dit pas ce qu’il advint d’eux. Cependant, certaines nuits de pleine lune, des villageois prétendent apercevoir, au sommet de la montagne, Loulette et Ulysse occupés à lire à la belle étoile.

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